
« Nous sommes tous des cannibales » affirmait Levi Strauss, pour qui l’identification à l’autre passait par son ingestion, comme un passage nécessaire à la réappropriation de soi. L’homme n’est en effet pas un prédateur comme les autres, l’homme part avant tout en chasse contre lui-même. Avec une sauvagerie naïve, disent les oeuvres d’Amal Saadé et de Hyam Yared, en imposant le retour à l’instinct comme prisme de lecture de la société dans laquelle nous vivons, et qui, au nom de l’humain, lapide, dilapide, force, déchiquète, détruit, éviscère et s’oublie.
L’instinct comme cause de la débandade sociale et politique mais aussi comme moyen de revenir à et en nous-mêmes, et d’accepter, en toute lucidité, notre condition commune de sacs de viande et d’os dont l’Histoire, brutale,implacable et goulue, se gave. La violence du monde oblige les corps à se transformer en autant de palimpsestes d’une souffrance absurde, qui se grave dans les chairs, sur la peau et dans les organes. Au rythme de l’affolement et de l’éclatement de la société, le corps se désagrège, se décompose et se recompose selon une logique impossible.
Guerres, révoltes mais aussi consumérisme sont autant de dysfonctionnements de nos sociétés qui, une fois compris et intériorisés, font voler en éclat un individu affolé mais habité par la frénésie illusoire d’un salut incertain. Des oeuvres fascinantes donc, qui préservent la lignée maudite de l’esthétique de l’horreur et de la violence, comme autant de portes ouvertes à une réflexion politique et poétique.
Les images de Saadé et les mots de Yared imposent, par la pitié et l’horreur qu’ils nous obligent à ressentir vis-à-vis de nous même, une catharsis renouvelée et salutaire. Et puis surtout, ils transforment l’artiste en mante religieuse qui, en dévorant celui qui lui ressemble et qui est pourtant entièrement autre, assure la procréation et permet la (re)naissance de l’oeuvre.
Hala Moughanie